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Avant les Mots

12 août 2026

Vous êtes arrivée avec une liste.

Pas écrite sur du papier — dans la tête, bien rangée, comme vous savez ranger les choses depuis toujours. L’épaule droite, d’abord. Trois ans. Les radios normales, l’IRM normale, le kinésithérapeute qui a haussé les épaules au bout de six séances, le rhumatologue qui a dit fonctionnel d’un ton qui signifiait dans votre tête, les anti-inflammatoires qui font passer la nuit et ne changent rien au fond. Vous avez aussi noté, dans cette liste invisible, que vous dormez mal depuis dix-huit mois, que vous vous réveillez fatiguée, que vous avez l’impression de porter quelque chose qui n’est pas à vous — mais vous n’êtes pas sûre que c’est en rapport, et vous ne voulez pas paraître hystérique.

Vous avez dit tout ça en huit minutes, debout, avant même de vous asseoir.

Il a écouté sans écrire. Ça vous a légèrement irritée.

La table est étroite, recouverte d’un drap blanc propre. Vous vous allongez sur le dos, habillée, les bras le long du corps, les yeux au plafond. Il y a un silence dont vous ne savez pas quoi faire. Vous pensez à ce que vous avez à faire ce soir. Vous pensez que vous auriez dû annuler ce rendez-vous et finir le rapport. Vous pensez que cette histoire de corps qui sait vous a toujours semblé un peu vague.

Ses mains se posent sur vos épaules.

Pas un massage. Pas une pression. Juste — là. Un contact si discret que pendant une seconde vous vous demandez s’il a vraiment posé les mains ou si vous l’avez imaginé. Mais la chaleur est réelle. Et quelque chose, très lentement, commence à changer dans la façon dont votre dos touche la table. Vous ne savez pas encore comment appeler ce quelque chose.

Vous essayez de rester vigilante. C’est votre façon à vous — observer, évaluer, garder un œil sur ce qui se passe pour pouvoir en rendre compte plus tard. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? vous demandera peut-être votre mari ce soir, et vous voulez avoir une réponse sensée.

Mais quelque chose résiste à cet effort de surveillance. Votre mâchoire s’est relâchée. Vous ne l’aviez pas décidé. Vous n’aviez même pas réalisé qu’elle était serrée — elle l’est apparemment tout le temps, au point que vous ne le sentez plus. Maintenant que c’est différent, vous sentez le contraste. Ça fait une drôle d’impression. Comme quand on enlève des chaussures trop serrées portées toute la journée. Vos épaules font pareil. La droite un peu moins que la gauche — la droite résiste encore, légèrement. Comme si elle n’était pas sûre.

Il déplace les mains. Très lentement. Il n’y a aucune technique visible, aucun mouvement de massage reconnaissable. C’est déconcertant. Vous avez l’habitude que les gens qui touchent votre corps fassent quelque chose. Lui semble surtout attendre. Vous ne savez pas quoi.

Votre respiration change. Ce n’est pas vous qui le décidez. Elle descend d’un cran — comme si elle avait toujours voulu aller plus bas et qu’on lui avait interdit. Votre ventre se soulève un peu plus à chaque inspiration. Ça vous paraît presque inconvenant — vous respirez toujours par le thorax, serré, discret, efficace. Là, votre ventre fait ce qu’il veut. Vous pensez que vous devriez peut-être lui dire quelque chose. Vous ne dites rien.

À un moment — vous ne sauriez pas dire quand exactement, le temps a une texture différente ici — une image surgit.

Une piscine. Vous avez sept ou huit ans. L’odeur du chlore. Un maillot de bain rayé rouge et blanc dont vous vous souvenez parfaitement sans avoir pensé à ce maillot depuis quarante ans. Votre père qui dit « n’aie pas peur » et vous tient par les épaules juste au bord du grand bassin. Et quelque chose dans cette scène — pas le souvenir lui-même, mais une qualité de ce souvenir, quelque chose dans la façon dont les épaules se souviennent d’avoir été tenues — quelque chose dans tout ça fait monter autre chose.

Vous ne comprenez pas ce qui se passe.

Des larmes, simplement. Sans sanglots, sans raison identifiable, sans drame. Des larmes tranquilles qui glissent sur vos tempes et disparaissent dans le drap blanc. Vous ne vous sentez pas triste. Vous ne vous sentez pas soulagée non plus. Vous vous sentez — c’est le seul mot qui vient — traversée. Comme quand une fenêtre s’ouvre dans une pièce longtemps fermée et que l’air entre et que ça sent l’avant.

Il ne dit rien. Il ne retire pas les mains. Il attend, encore.

La chaleur dans votre épaule droite est réelle maintenant — vous ne l’aviez pas remarquée venir, elle est là, profonde, différente de la chaleur de surface des mains. Quelque chose se défait doucement, couche par couche, comme ces nœuds de bois qu’on fait tremper longtemps et qui finissent par céder sans qu’on force.

Vous avez une pensée étrange : elle attendait ça.

L’épaule attendait ça. Pas vous — l’épaule. Comme si l’épaule avait une patience et une intention propres, séparées des vôtres. L’idée vous aurait semblé absurde ce matin. Là, elle vous paraît simplement vraie.

Vous ne savez pas combien de temps s’est passé quand il retire les mains. Le plafond est le même. La lumière n’a pas changé. Et pourtant vous avez l’impression d’avoir voyagé quelque part, pas loin, mais en profondeur — comme ces plongées courtes qui vous emmènent dans un autre monde et vous ramènent à la surface légèrement différente.

Vous vous asseyez lentement. Il est assis en face de vous, tranquille, sans carnet, sans stylo, sans l’air d’attendre votre compte-rendu.

Vous bougez l’épaule droite. Gauche, droite, en cercle. Vous la bougez encore. La douleur n’est pas là. Pas réduite — pas là. Vous la cherchez avec cette attention particulière qu’on a pour les douleurs connues, cette façon de palper l’endroit habituel avec la conscience, comme on appuie sur une contusion pour en mesurer le périmètre. Rien.

Vous ne dites rien pendant un long moment.

Puis : “Qu’est-ce qui s’est passé ?”

Il sourit légèrement. “Votre corps a fait quelque chose.”

“Mais quoi ?”

“Je ne sais pas exactement. Lui, si.”

Dans le couloir, en remettant votre veste, vous essayez de reconstituer la séance. La liste. La table. Les mains qui n’ont rien fait. Le maillot rayé rouge et blanc. Les larmes que vous n’expliquez toujours pas. L’épaule qui ne fait plus mal. Vous ne trouvez pas la logique. Le fil de cause à effet manque. Votre esprit tourne à vide sur cette absence d’explication comme une clé qui cherche une serrure.

Dehors, le soir tombe sur la rue. Vous marchez. Votre épaule droite balance librement au rythme de vos pas, comme elle n’a pas balancé depuis trois ans.

Vous n’avez rien compris à ce qui venait de se passer.

Votre corps, lui, n’avait pas besoin de comprendre.

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